📖 Temps de lecture : 6 minutes
Des sommets du Karakorum aux vallées reculées de l’Indou Kouch, le Pakistan continue de faire rêver les pilotes de parapente en quête de grands espaces. Mais derrière les images spectaculaires de vols à plus de 7 000 mètres d’altitude se cache une réalité bien plus riche : une aérologie exigeante, une logistique parfois complexe, une culture profondément marquée par l’entraide et des rencontres inoubliables.
Trois ans après un premier séjour, Alexandre et ses compagnons, qui volent depuis plus de 20 ans, sont retournés explorer ce terrain de jeu hors norme. Entre nouveaux itinéraires, immersion dans la mythique vallée de Shimshal, découverte de la région de Chitral et partage avec la petite communauté de parapentistes pakistanais, ils reviennent sur une aventure où le vol libre n’était finalement qu’une partie du voyage.
L’interview : retour d’expédition dans le Karakorum
Parlez nous de votre voyage, qui n’était pas le premier au Pakistan :
Aldric et moi étions allés au Pakistan en 2022, essentiellement dans la vallée de Hunza, où nous avons fait des vols au départ de Karimabad vers le Spantik au Sud-Est, le Tupopdan au Nord, et Chatorkand à l’Est.
Cette fois nous sommes partis à quatre. Nous nous sommes à nouveau installés à Karimabad, parce que c’est l’endroit le plus adapté pour découvrir le vol dans le Karakorum, et aussi parce que nous voulions revoir tous les amis que nous avions rencontrés il y a trois ans.
Mais nous ne sommes pas restés sur place tout le séjour. Nous avons d’abord consacré quelques jours à la découverte de la vallée de Shimshal, qui alimentait nos fantasmes car c’est un bout du monde un peu légendaire, les gens qui vivent là-bas ont connu le passage d’une autarcie totale à une connexion (toute relative) à la civilisation moderne. On raconte que les anciens habitants centenaires continuaient de conduire les troupeaux à plus de 4000m tous les jours. Il y règne une ambiance très particulière et les paysages sont à couper le souffle. La vallée est très difficile d’accès par une route vertigineuse avec des motos très sujettes aux pannes, heureusement nous avons bénéficié de l’expertise mécanique de notre ami parapentiste Sajid !
Après deux semaines dans le secteur de Hunza, Matthieu et Jean-Baptiste ont dû rentrer en France, tandis qu’Aldric et moi avons passé une semaine de plus en itinérant, pour rejoindre la région de Booni/Chitral à l’ouest du pays. On quitte le Karakorum pour entrer dans l’Indou Kouch, dominé par l’impressionnant Tirich Mir (7708m), les paysages et les cultures changent. A la limite de la frontière afghane, la religion est plus présente, le statut des femmes est très différent de ce que nous avions connu à Hunza.
Quel matériel avez-vous utilisé ?
Nous avons des ailes plutôt performantes, Oméga X-Alps3 pour Aldric, Zéolite GT et Zéolite 2GT pour Matthieu et Alexandre, Alpina 4 pour Jean-Baptiste. Nous avons préféré garder notre matériel plutôt que de descendre en gamme, sachant que les conditions ne sont pas forcément plus turbulentes qu’en Europe. Ceci dit, il faut tenir compte d’un paramètre important : on ne peut pas compter sur les secours héliportés, donc il faut prendre des marges plus élevées pour éviter à tout prix l’accident.
Comment étaient les conditions de vols et comment avez-vous appréhendé les potentiels accidents ?
Pour ce deuxième voyage parapente au Pakistan, nous avons un peu mieux compris certaines particularités des conditions de vol. Comme l’air est stable en basse couche, il est très rare de trouver directement un thermique qui vous tire d’affaire. Il faut monter « en escalier » en prenant à tour de rôle les bulles thermiques qui se forment sur les pentes. Et c’est là le principal problème : les pentes sont quasiment verticales jusqu’aux alentours de 4500 à 5000m ! C’est pourquoi il est toujours périlleux d’exploiter ces bulles, car il faut rester proche de la paroi, mais à certains moments une descendance s’intercale entre la bulle et la falaise, ce qui oblige à un travail d’équilibriste pour prendre les 1000 premiers mètres.
A partir de 5000m, les conditions deviennent beaucoup plus agréables, même si le gigantisme des montagnes invite à la modestie. Cependant, les conditions ne sont pas bonnes tous les jours : nous avons eu quelques belles journées avec des plafonds à 6000m au début du séjour, et une excellente journée où nous sommes montés à plus de 7000m, avec très peu de vent en altitude. Mais ensuite une longue perturbation a apporté beaucoup d’humidité, qui n’empêche pas forcément de voler, mais limite les plafonds à 4500/4700m, ce qui est trop peu pour se lancer dans des vols de distance.
Mention spéciale pour le vol à Shimshal : après un premier vol très médiocre sur les faces Sud, nous avons décidé le lendemain matin de décoller sur les faces Nord ! C’est assez contre-intuitif de décoller tôt sur une face Nord, mais nous avons fait ce choix pour plusieurs raisons : d’abord nous avons constaté qu’une forte brise de vallée se lève dans la matinée, rendant les thermiques inexploitables et l’atterrissage difficile. Ensuite, le soleil en été ne se lève pas à l’Est mais au Nord-Est, or ces faces sont légèrement désaxées cers l’Est, ce qui les expose aux premiers rayons du soleil, et permet de décoller beaucoup plus tôt en évitant la brise de vallée. Après un réveil à 4h du matin et une montée improvisée dans des pentes friables et glissantes, le pari s’est avéré gagnant : en décollant à 7h30, nous avons rejoint les nuages à plus de 5600m et fait le tour de ces gigantesques faces Nord d’où personne n’avait jamais décollé !
Les accidents c’est le point le plus problématique. Durant notre séjour, un pilote Espagnol a eu un accident assez grave. Par chance, c’est arrivé au début du vol en raison de la difficulté de s’extraire, si bien qu’il se trouvait très près du village de Karimabad. C’est Matthieu qui a atterri le premier à ses côtés pour lui porter assistance, il était inconscient et grièvement blessé à l’épaule et à la jambe, puis nous l’avons tous rejoint pour l’aider et prévenir les secours. Ceux-ci sont organisés par les habitants eux-mêmes qui sont très réactifs et ont transféré le blessé sur un brancard puis en ambulance jusqu’à l’hôpital de Gilgit. Cela fait beaucoup réfléchir car si c’était arrivé quelques kilomètres plus loin, il aurait été impossible de l’atteindre. Il y a quelques années, un pilote américain s’est retrouvé dans cette situation. Heureusement l’accident était moins grave, il était conscient et a pu signaler sa présence grâce à la fonction satellite de son IPhone, puis attendre plusieurs jours l’arrivée des secours (Sajid a effectué une escalade héroïque pour le rejoindre !). Pour cette raison, nous avions chacun une balise Inreach qui permet de partager sa localisation en continu et même d’envoyer des messages.
Vous avez fait de belles rencontres, quel est votre ressenti sur la culture pakistanaise ?
Le maître mot de la société pakistanaise est l’entraide ! C’est vraiment ce qui marque le visiteur du premier au dernier jour. Que ce soit pour les déplacements, la nourriture, les conseils en tous genres, les gens sont toujours prêts à vous aider et à s’aider entre eux. Cela crée une convivialité et une cohésion très forte, que l’on ne connaît plus trop dans nos sociétés occidentales. Cependant, cela peut aussi s’avérer étouffant, car on sent constamment le poids de la communauté peser sur l’individu. Une jeune femme diplômée nous a confié qu’elle n’aspirait qu’à une chose : partir pour qu’on la laisse respirer !
Dans les montagnes du Nord, les changements culturels et religieux varient d’une vallée à l’autre. La population à Hunza est en majorité Ismaélienne, mais les habitants de Shimshal sont d’une ethnie différente, car leurs ancêtres sont arrivés au XIVe siècle par l’autre versant, via les cols frontaliers avec la Chine. Même les langues sont innombrables, en essayant de retenir quelques mots, nous étions perdus entre le Ourdu, le Burushaski, le Kashmiri… Nous avons aussi découvert qu’il existe un système de tribus locales. Les pakistanais reconnaissent au premier coup d’œil la tribu d’une personne, alors que nous ne distinguions aucune différence. En réalité, ces tribus ont peu d’importance et alimentent surtout des plaisanteries amicales, mais elles sont un relais de solidarité lors d’évènements marquants comme un deuil.
Quel est leur lien avec le parapente et avez-vous eu besoin d’autorisations spéciales pour voler là-bas ?
Les volants ne sont pas très nombreux, mais ils se connaissent tous, grâce à l’action de la PHPA, la fédération nationale. A Karimabad, la communauté parapentiste est minuscule mais elle s’agrandit progressivement. Il y a un noyau d’une dizaine de pilotes très motivés qui organisent régulièrement des séances de gonflage au sol, et même des stages féminins ! Nous avons été bluffés par leur niveau de maîtrise au sol, une progression impressionnante depuis 3 ans. Pour être honnête, ils étaient meilleurs que nous ! En revanche les pilotes locaux progressent très lentement en thermique à cause de l’aérologie locale. Ils profitent du contact avec les champions mondiaux de passage, et quelques pilotes confirmés comme Sajid, Riad, Zulfi, ou le président du club Rasool s’organisent pour transmettre leur savoir, et même amorcer une activité biplace. A Booni, c’est encore plus restreint, le Eagle Flying Club rassemble 6 ou 7 pilotes. Nous avons rencontré deux d’entre eux, notamment Baber Zair, particulièrement motivé.
Hormis quelques pilotes plus fortunés à Islamabad, les parapentistes locaux manquent de matériel. Le cours de la monnaie locale pénalise encore davantage leur faible pouvoir d’achat. Heureusement il y a des initiatives, notamment l’association française « Ailes pour Eux » qui récupère du matériel pour l’envoyer sur place. Nous avons aussi apporté deux ailes et secours, mais la moyenne d’âge des ailes dont ils disposent reste bien élevée…
Pour pouvoir voler au Pakistan il faut, en principe, obtenir un « NOC » (Non Objection Certificate) délivré par l’administration locale de chaque province où l’on souhaite voler. Cependant, ce système est issu de l’alpinisme sur le modèle guide/camp de base/sommet et s’adapte très mal aux spécificités du parapente, les formulaires sont incohérents et ne prennent pas en considération les possibilités de vol de distance. De toute façon, en 2025 comme en 2022, nous n’avons jamais réussi à les obtenir malgré tous nos efforts, des lettres de recommandations du Président de la PHPA, nos licences, assurances, homologation du matériel… Il suffit d’une susceptibilité ou d’une angoisse dans l’esprit du décideur local (le « Deputy Comissioner ») pour que la machine se grippe. Au final, ce NOC ne nous a jamais été demandé, même lorsqu’Aldric a posé juste à côté du poste de police près de Shandur Pass. Au lieu de cela, il a été condamné à partager leur repas, et nous avons tous dû nous prêter à une séance de selfies ! Sajjad Shah, le Président de la PHPA, est un contact indispensable avant d’aller voler au Pakistan. C’est un homme très influent et très occupé, mais il est passionné de vol libre et trouve toujours du temps pour vous répondre.
Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans ce voyage parapente au Pakistan ?
Assurément les rencontres ! Nous connaissions déjà Beenish et son mari Islam, qui louent de jolies chambres à Karimabad, mais cette année nous avons découvert les combats politiques de cette femme étonnante. Elle prend des risques en manifestant pour la libération des prisonniers politiques, mais nous venons d’apprendre que son groupe a récemment remporté les élections locales ! Manzoor, qui a été le guide des tous premiers parapentistes (John Silvester, Philippe Nodet), et des grands champions comme Aaron Durogati, nous a conduit jusqu’à Booni avec le « Mountain Tiger », sa mythique jeep rouge. A travers sa trajectoire personnelle parfois dramatique, nous avons pu évoquer de nombreux aspects de la vie pakistanaise. Et le groupe de mineurs que nous avons rencontré de manière totalement improbable en haute montagne nous a donné une leçon de cohésion. C’est une équipe de sept mineurs qui passent trois mois dans un isolement complet, à 4500m d’altitude. Leur quotidien est très dur, mais ils passent leur temps à rire et plaisanter. Le soir sous la tente, ils ont joué à un équivalent de « chi-fou-mi » en s’esclaffant… ce n’est que le lendemain matin que nous avons compris, en voyant revenir deux d’entre eux transis de froid, qu’ils avaient tiré au sort ceux qui allaient nous laisser leur place dans la tente !
Allez-vous y retourner ?
Comment ne pas y penser tant ce pays est attachant ? On rêve toujours à la perspective de vols extraordinaires, mais il ne faut pas en faire une obsession, car les conditions météo ne sont pas souvent au rendez-vous. Mais même si ce n’est pas pour voler, les montagnes du Karakorum valent le détour.
D’ailleurs, il y a trois ans, nous avions fait de petites excursions d’une demi-journée à deux jours sur les glaciers de Hopar (très accessible) et de Gulkin (plus sauvage). Le camp de base du Rakaposhi et le glacier de l’Ultar sont également faciles d’accès. Cette année, pendant une période de mauvais temps, nous avons entrepris de remonter à pied le long d’un glacier dans une vallée voisine (Ahmadabad), traverser le glacier pour bivouaquer le soir et rejoindre le lendemain un petit sommet à 4500m depuis lequel nous envisagions de décoller. En fait la marche était harassante, parfois vertigineuse et nous avons finalement découvert qu’il était impossible de traverser ce glacier, les creux de moraine faisant près d’une centaine de mètres de haut ! Nous nous sommes retrouvés entourés d’eau liquide et solide mais inaccessible, et il a fallu récupérer l’eau de pluie en étalant un poncho sur les herbes hautes pour éviter la déshydratation ! Cela nous rappelle que le climat dans cette région est de type désertique. Sans la main de l’homme, il n’y aurait que de la roche. Cette sécheresse additionnée à l’altitude est très éprouvante pour l’organisme, il faut absolument surveiller son hydratation et ralentir ses gestes pour ne pas entrer dans le rouge. Cependant, si on choisit des vallées plus fréquentées, il est possible de faire de magnifiques randonnées ou petits treks sans engagement extrême dans cette région.
Avez-vous d’autres projets de voyage en parapente ?
Pas dans l’immédiat. Il y a des tas de destinations qui font rêver, mais le bilan carbone de tous ces voyages fait un peu culpabiliser. Il y a un paradoxe à prendre un avion long-courrier pour aller faire du vol rando avec un engin sans moteur, donc on va essayer de modérer un peu nos envies ! L’idéal serait d’imiter ce jeune couple que nous avons rencontré à Karimabad et qui était venu jusque là… en vélo depuis la Belgique !
Les pilotes
Aldric
Alexandre
Mathieu
Jean-Baptiste