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Victor Pierrel – De la glisse au vol libre

Victor Pierrel

📖 Temps de lecture : 16 minutes

Victor Pierrel a passé près de dix ans au plus haut niveau en ski alpin handisport, participé à deux éditions des Jeux paralympiques et a décroché plusieurs médailles internationales. Mais, après une carrière marquée par les blessures et une pression qu’il ne voulait plus subir, Victor a décidé de tourner la page du ski de compétition.

Depuis quelques années, un autre sport a pris une place grandissante dans sa vie : le parapente. Avec son goût prononcé pour les sensations fortes, son expérience des sports de glisse et une véritable fascination pour tout ce qui vole, il s’est rapidement pris au jeu. Au printemps 2026, il a même intégré le projet d’équipe de France de parapente handisport et décroché deux médailles d’argent lors des premiers championnats de France de cross et de précision d’atterrissage.

Entre souvenirs de carrière, accidents, apprentissage du vol, recherche de performance et nouveaux projets, Victor s’est livré à Rock The Outdoor avec beaucoup de franchise. Découvrez ce nouveau visage du parapente !

On te connaît en tant qu’athlète professionnel en ski handisport, peux-tu nous en dire un peu plus sur toi ?

À la base, je suis Bordelais. Ma mère est bretonne et mon père vosgien. J’ai vécu dans le Sud-Ouest jusqu’à mes 26 ans.

J’ai fait des études d’ingénieur aux Arts et Métiers. C’était une formation assez généraliste, qui permettait de voir beaucoup de choses. Je voulais devenir ingénieur et travailler dans la conception aéronautique. J’avais d’ailleurs effectué un stage chez Airbus à la fin de mes études. Je suis assez geek et plutôt feignant, donc un poste de bureau m’allait bien ! [rires]

Après la fin de mes études, en 2018, j’ai pris une année sabbatique pour essayer le ski en compétition. Et, finalement, je ne suis jamais revenu des Alpes ! J’ai accédé à la Coupe de France dès ma première année, puis à la Coupe d’Europe. Je m’entraînais avec le Ski Club de Peisey-Vallandry. Le coach de l’équipe jeune m’a contacté et je suis devenu partenaire d’entraînement. Ma progression a été très rapide : en l’espace de quatre ans, je suis devenu vice-champion du monde de slalom. Je pratiquais principalement le slalom et le super-G. Je skie depuis l’âge de 2 ans et demi, et depuis mon accident, vers mes 20 ans, je skie en fauteuil.

J’ai toujours eu un esprit un peu casse-cou et très compétitif. En ski handisport, il y a assez peu de monde : une trentaine de personnes environ. Ça crée forcément une dynamique particulière.

Aujourd’hui, j’ai 34 ans et, depuis mes 26 ans, j’ai consacré ma vie professionnelle au ski handisport.

Tu as participé à deux Jeux paralympiques. Quel souvenir gardes-tu de ces expériences ?

Mes premiers Jeux étaient en Chine, à Pékin, en 2022. Je me suis blessé six jours avant la compétition, alors que j’étais prêt et que j’avais de gros espoirs ! J’étais devenu champion du monde de slalom deux mois auparavant, donc j’avais vraiment l’espoir qu’il puisse se passer quelque chose.

La piste était parfaitement damée, avec de la neige de canon très agressive, qui accrochait vraiment. J’avais fait du ski comme je n’en avais jamais fait. C’était incroyable.

Et en allant au télésiège, j’ai voulu faire un petit saut. Je suis parti en glissade, je me suis accroché dans le filet et j’ai subi une torsion. Je me suis cassé une vertèbre. Sur le coup, j’étais évidemment très déçu. Mais d’un autre côté, ça m’avait enlevé toute la pression des Jeux d’un coup.

Pour mes deuxièmes Jeux, en Italie en 2026, les choses ne se sont pas vraiment mieux passées ! La veille de la première course, j’avais 39 °C de fièvre. Lors de la deuxième, j’ai fait une première manche moyenne avant de tomber dans la deuxième.

Et pour la dernière course, en slalom, ma spécialité, j’ai réussi à tomber avant même la première porte ! La neige était très molle. D’ailleurs, ma mère m’a offert une photo de moi prise trois secondes avant ma chute… [rires]

C’était vraiment la pire manche de toute ma carrière. Et le pire, c’est que je me suis ensuite reblessé plus bas.

Mais lors de ma dernière descente, j’ai aussi pris le temps de profiter du public à l’arrivée. Je me suis dit : « C’est ma dernière, laissez-moi profiter. » Finalement, j’ai été soulagé de terminer ma carrière.

Avais-tu déjà décidé d’arrêter avant les Jeux de Cortina ?

Oui. Si j’avais été tout seul, j’aurais probablement arrêté l’année précédente. Je n’avais fait aucun résultat et j’avais pris un énorme carton après lequel je n’avais pas pu bouger pendant une semaine. J’étais vraiment au fond.

C’est mon ex-compagne qui m’a motivé à aller jusqu’aux Jeux.

On ne se rend pas forcément compte de ce que représente le sport de haut niveau et quatre années de préparation dans un sport comme celui-là. J’avais de toute façon déjà décidé d’arrêter en amont après les Jeux d’Italie.

Au cours de ma carrière, j’ai notamment remporté une médaille d’argent aux championnats du monde 2022 et deux médailles de bronze en Coupe du monde, en 2023 et 2026.

J’ai finalement arrêté parce que les blessures étaient devenues trop nombreuses et les retours de blessure de plus en plus difficiles. J’avais beaucoup de mal avec la régression. Je n’aime pas ne pas tout maîtriser. Et au ski, plus tu as peur, plus tu te mets en danger.

Tu n’es pas né avec ton handicap. Peux-tu nous raconter ce qui t’est arrivé ?

C’était juste avant mes 19 ans, à La Mongie, dans les Pyrénées.

Ils avaient shapé un assez gros snowpark. Je n’ai pas trop réfléchi et je suis parti sur le big air. J’ai voulu mettre un backflip sans l’avoir testé avant. Je suis parti tout droit et, au lieu de réatterrir dans la pente, j’ai atterri sur le plat après la bosse. J’ai fait environ 25 mètres de dénivelé avant de toucher le sol. J’ai perdu la mémoire, donc je ne sais pas exactement quelle figure j’ai réussi à faire. Je suis arrivé sur le dos. Je n’avais pas mis de dorsale parce que j’étais en classe de neige avec des gens de ma prépa. Je me disais qu’on allait simplement rigoler plutôt que s’engager vraiment dans le ski. J’avais mes baskets dans mon sac à dos et ça a créé une sorte de marche qui a luxé ma vertèbre. C’était la seule blessure et elle était vraiment très nette. Je n’avais pas inspecté la bosse avant. Je suis parti tout droit, porté par l’adrénaline. J’avais vraiment réuni toutes les conditions pour que ça se passe mal.

J’ai eu une luxation et une fracture, avec un pincement de la moelle épinière et une déformation du canal. Je suis devenu paraplégique complet. J’ai tous les abdominaux jusqu’en bas, mais les liaisons entre le bassin et les jambes sont complètement lâches et je n’ai plus de sensibilité.

Le sport t’a-t-il aidé à accepter ton handicap ?

Finalement, le sport ne m’a pas tant aidé que ça, parce que paradoxalement, je n’aime pas forcément faire du sport ! Faire du vélo, de la musculation… ça me dégoûte. [rires]

Le ski était mon travail, donc je devais faire de la musculation. J’étais obligé. Le ski, bien sûr, j’adore : j’aime les sports extrêmes et les sensations. Mais l’été, faire deux heures de musculation cinq fois par semaine, c’était à s’arracher les cheveux.

Le ski a aussi aiguisé certains côtés négatifs chez moi. Je suis devenu extrêmement compétitif et je n’ai pas beaucoup de patience. La compétition n’est pas évidente pour moi en termes d’organisation : échauffement, traçage, inspection de la piste…

Au début, tu regardes surtout tes propres résultats. Puis, quand tu arrives dans le haut du classement, ta progression devient vraiment parallèle à celle des autres et tu commences à regarder leurs résultats. Avec les blessures, je regardais beaucoup l’écart avec les autres. Ça m’a parfois complètement saboté le moral, parce que je me retrouvais au niveau de personnes que j’estimais moins bonnes que moi.

Je regrette de ne pas m’être mieux préparé physiquement. J’ai attendu de me blesser pour vraiment m’y mettre et c’était une erreur. J’ai clairement eu beaucoup de blessures qui ne m’ont pas aidé, mais le ski a bien sûr été une grande passion.

Je me suis blessé plusieurs fois, pour l’anecdote je me suis cassé un fémur en faisant du surf.

Avec mon handicap, l’équilibre sur une planche est très difficile. Je suis allé surfer à Hossegor avec un copain athlète handi qui, lui, s’était fait croquer par un requin.

Les conditions étaient énormes : des vagues de deux mètres. Je n’avais fait du surf que quatre fois dans ma vie ! Mais j’ai toujours eu une affinité avec la glisse. J’ai notamment fait du kayak de mes 9 à mes 17 ans.

Je me suis fait lessiver en tapant le fond et je suis resté accroché à ma planche. J’ai enlevé ma ceinture et je suis remonté à la surface. En essayant de remettre ma jambe sur la planche, je me suis rendu compte qu’elle était cassée. Et j’étais en plein milieu de vagues énormes… Je tenais ma planche d’une main et ma jambe de l’autre. Ce n’était pas une fracture ouverte, mais une belle fracture bien nette du fémur. En réalité, mes deux fémurs ont été fracturés au cours de ma vie. Pour celui-ci, j’ai un clou et j’ai également été opéré du col du fémur. Mes os sont fragiles. Comme je ne me mets pas debout, j’ai une ostéoporose très importante. Un os, c’est comme un muscle : ça s’entretient. J’ai un fauteuil qui me permet de me mettre debout, mais je ne suis pas raisonnable au quotidien et je devrais clairement l’utiliser davantage.

Quand as-tu commencé le parapente ?

À l’automne 2020. J’ai fait un stage avec un moniteur qui était un ami d’une copine athlète handi.

Pour son diplôme de moniteur, il devait monter un projet et il avait choisi d’organiser un stage. J’ai fait deux jours de pente-école et deux jours de vol à Passy. J’avais un fauteuil trois roues, un Back Bone.

Je fais de l’aéromodélisme depuis mes 9 ans et j’ai été lâché en planeur à 15 ans. Donc voler et tout ce qui concerne les aéronefs, c’est assez instinctif chez moi.

J’ai très bien intégré les principes quand j’étais jeune et je ne suis pas certain que j’aurais pu mieux apprendre aujourd’hui. Ce premier stage était vraiment sympa, mais il ne m’avait pas donné envie de m’y mettre vraiment.

En 2022, je me suis davantage motivé en faisant un stage d’initiation. J’ai contacté Cyprien Champ, qui s’occupe du handisport à la Ligue, et il m’a orienté vers Guillaume Dessa, de Darentasia.

J’ai ensuite fait une dizaine de vols avec un copain. Il me fallait notamment quelqu’un pour me pousser, je ne peux pas voler complètement solo.

J’ai repris au printemps 2023 avec un vol à Saint-Hilaire de 20 à 30 minutes, avec énormément de monde, alors que je ne savais pas encore vraiment voler… Mais c’est vraiment en 2024 que j’ai commencé à voler beaucoup et que j’ai progressé très vite. Mon esprit de compétition et ma sensibilité aux aéronefs m’ont probablement aidé.

J’ai passé des heures et des heures à regarder des vidéos de parapente et des analyses de SIV. Ça a énormément participé à ma progression et ça m’a donné confiance. J’ai fait des 360 face planète dès ma première année, alors que je n’ai toujours pas fait de SIV !

J’ai aussi connu quelques frayeurs : un décrochage asymétrique, un décrochage et une détente de suspente en wing… Mais ça sert de leçon. L’avantage de ces frayeurs, c’est que je savais ce que j’avais fait. Je me suis dit : « Bon, tu vas te calmer. Visiblement, tu es débile ! [rires] Celle qui m’a fait le plus peur, c’est le décrochage où je suis parti en vrille. J’ai moyennement compris ce que la voile avait fait, donc forcément, ça marque davantage.

Fais-tu partie dans un club ?

J’ai rencontré les Indiens, du club Les Indiens de Montlamb’air, à Handi’Ailes.

C’est grâce à eux que j’ai explosé mon volume de vol. Ils m’ont énormément aidé.

Au décollage de Montlambert, ils me tirent avec des cordes : deux personnes devant et une qui pousse derrière. Paradoxalement, j’ai choisi le club qui a l’accès le plus compliqué en fauteuil ! [rires]

Retrouves-tu des similitudes entre le parapente et le ski ?

Je pensais au départ qu’il n’y avait pas tant de similitudes que ça, mais finalement, il y en a beaucoup. Il y a d’abord les sensations, notamment en acro avec les G. Ça reste aussi un sport de glisse. Il y a la gestion de la glisse, la maîtrise du roulis en virage, la bonne gestion de l’énergie…

En revanche, je trouve que le parapente demande beaucoup plus de réflexion, c’est plus fait pour moi. C’est moins physique, et ça me va bien parce que, comme je le disais, le sport n’est pas trop mon truc à la base !

C’est tellement gratifiant d’arriver à enrouler un thermique. Il y a quelques mois, j’ai fait Chamrousse-Chamoux et j’ai volé pendant 45 minutes sans vario. Les conditions étaient costaudes et j’ai fait un super vol. J’étais vraiment fier. J’ai réussi à viser le bon endroit, à trouver quelque chose d’invisible… C’est hyper gratifiant.

J’ai aussi la chance de ne pas m’être fait mal en parapente. En ski, la pression était devenue trop forte. Le ratio adrénaline/pression qui aurait dû être équilibré ne l’était plus : chez moi, la pression était devenue trop importante. Je me détestais vraiment quand j’étais mauvais.

On se disait : « La gagne ou l’hôpital », pour se motiver à y aller à fond !

En parapente, tu peux être stressé pendant une période beaucoup plus longue, alors qu’au ski, tout se joue en quelques secondes. La dynamique est différente. En parapente, on est davantage dans l’endurance et beaucoup moins dans l’intensité.

J’ai également fait pas mal de préparation mentale pendant ma carrière de ski, notamment à cause des blessures, et ça m’a finalement beaucoup aidé pour le parapente.

Tu as récemment intégré le projet d’équipe de France de parapente handisport. Comment cela s’est-il fait ?

Le projet d’équipe existait dans les réflexions de la FFVL depuis un ou deux ans. Cyprien a parlé de moi à la FFVL et le lendemain de la soirée des Jeux olympiques, en avril 2026, j’ai reçu un appel de Xavier, qui entraîne l’équipe de France.

Cette année, il y a déjà eu dans les Pyrénées le championnat de France de cross et, à Saint-Hilaire, le championnat de France de précision d’atterrissage. J’ai terminé deuxième sur les deux compétitions.

Il y a une équipe de cross et une équipe de précision d’atterrissage, mais les compétitions restent ouvertes à tout le monde.

Nous étions six participants au cross et huit en précision d’atterrissage. À ma connaissance, c’était la première compétition nationale handisport de ce type même au niveau mondial.

Comment as-tu vécu tes deuxièmes places pour une première ?

Pour le cross, j’étais franchement dégoûté. Les conditions n’étaient pas évidentes. Le premier jour, un seul pilote a réussi à sortir. Moi, j’ai passé 40 minutes à me battre sans réussir à sortir.

La brise remonte assez haut dans la vallée et il faut que ce soit suffisamment tard pour que ça tienne. Mais en même temps, la brise met le décollage de travers. Les créneaux sont donc assez courts.

L’organisation est également plus longue au décollage en handi. Il y avait donc un tirage au sort pour déterminer l’ordre de décollage.

Le lendemain, nous avons eu une vraie manche, avec de bien meilleures conditions.

Nous étions en contre-la-montre pour le départ car les niveaux sont très différents au sein du groupe. L’équipe est actuellement composée uniquement de personnes en fauteuil.

J’ai fait deux fois le parcours et j’ai amélioré mon temps la deuxième fois. Je l’ai réalisé en 27 minutes, alors que certains mettaient près de 50 minutes.Mais j’avais perdu trop de points la veille et j’ai donc terminé deuxième.

En précision d’atterrissage, en revanche, je n’étais pas déçu. Il y avait notamment un ancien moniteur dans le groupe. En fauteuil, nous n’avons pas le droit de pomper. On sentait vraiment son expérience dans sa pratique, donc forcément, il m’a tué ! [rires]

Sur ses cinq vols, il a fait environ 300 points, soit six mètres de la cible en moyenne. Moi, j’ai dû faire environ 7 500 points. [rires] Autant j’étais dégoûté pour le cross, autant en précision, sa victoire me paraissait vraiment légitime.

Les écarts de niveau sont importants dans l’équipe aujourd’hui, donc les manches sont volontairement assez courtes pour que cela reste accessible. On procède en vol à vue : il faut que nous restions visibles depuis le décollage ou l’atterrissage.

Quels sont tes projets pour la suite ?

J’ai surtout des projets en parapente !

Les prochains entraînements et les compétitions sont encore en réflexion pour l’équipe de France qui n’en est qu’à ses débuts. L’idée serait de nous intégrer à un événement, soit à la fin de l’été, soit au début de l’automne. Cela permettrait de faire découvrir l’activité au public et, pour nous, de bénéficier des infrastructures existantes.

Côté perso, j’aimerais notamment faire les 100 kilomètres cet été.

J’ai déjà fait 90 kilomètres entre Chamrousse et Chamoux, en passant par La Lauzière et l’Ebaudiaz. Je n’étais jamais monté à 3 000 mètres avant la fin du mois de mai et, récemment, j’ai déjà fait une douzaine de vols à plus de 3 000 mètres. C’est incroyable.

Je vole avec une Ikuma depuis quelques mois et je suis passé pilote de la Team Niviuk.

Je l’adore, d’ailleurs, et ça a été très motivant.

Pendant ma carrière, j’avais beaucoup de monde autour de moi, j’étais encadré, j’avais accès à tous les soins possibles et un bon budget. J’avais un peu peur de l’après-ski. C’est un changement radical dans ma vie. 

Donc c’est forcément très agréable pour l’ego d’avoir ensuite été approché par Niviuk pour mon activité de parapente.

Aujourd’hui, j’ai surtout envie de voler et de progresser !

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